Apologie des Roms

Apologie des Roms
La Diseuse de bonne aventure, Valentin de Boulogne, vers 1628, Musée du Louvre
La Diseuse de bonne aventure, Valentin de Boulogne, vers 1628, Musée du Louvre

La population Rom concentre aujourd’hui bien des haines et des colères sur notre continent européen. Voleurs, paresseux, filous, crasseux, morpions, voici un tableau bref mais précis de la façon dont bien des gens conçoivent ces populations. Est-on éloigné de la réalité ? Peut-être pas, mais chacun de ces qualificatifs n’est pas seulement descriptif, il est haineux et raciste. Aujourd’hui où le Rom, basané qui plus est, porte le fardeau du défoulement raciste des européens qui peinent à savoir qui ils sont eux mêmes, peut-être faudrait-il, dans une perspective précisément européenne, rappeler le rôle éminent que ces populations ont joué et pourraient jouer encore aujourd’hui dans notre imaginaire collectif. Tout autant que le Christ, les Romains, les Grecs, les cathédrales, la Réforme ou la Renaissance, les Roms ont forgé ce qui fait aujourd’hui ce que nous sommes.

Que sont les Roms tout d’abord et avant tout ? C’est un peuple nomade. Dans notre monde capitaliste, bourgeois, aseptisé, où chacun se doit de travailler, d’avoir une adresse où le fisc pourra envoyer la feuille d’imposition, où la police pourra se rendre pour exercer son pouvoir répressif et coercitif en cas de déviance, quelle peut être la place pour ces errants ? Le monde précédant 1789, si fanatique, si obscurantiste, avait le génie pour offrir une place au va nu pied et au vagabond, dans lequel il fallait toujours reconnaître l’image du Christ à accueillir. Est-ce un hasard si les peintres du XVIe siècle figuraient la sainte famille pendant la fuite en Egypte comme une famille de romanichels errants, la Vierge portant cette coiffe caractéristique des bohémiennes d’alors ? On devrait bien plutôt voir un trésor précieux dans ce mode de vie nomade encore existant, qui nous rappelle ce que nous étions tous il y a quelques millénaires, des voyageurs aventureux, des guerriers et des éleveurs, et non pas de petit cultivateurs craintifs enfermés dans nos petites cases que l’on appelle aujourd’hui domicile. Les Roms ne sont pas adaptables dans notre société comme l’a fait remarqué Manuel Valls, mais honnêtement, notre société est-elle si parfaite ? Ne serait-ce pas bon signe que ce soit elle qui s’adapte à ce mode de vie qui mérite au moins le respect dû à son immémoriale ancienneté ?

La Sainte Famille, Georges Lallemant, vers 1600
La Sainte Famille, Georges Lallemant, vers 1600

L’hiver dernier, une merveilleuse exposition, « Bohèmes », s’est tenue au Grand Palais, et rappelait avec élégance combien l’esprit européen à trouvé dans le Rom depuis le XVIe siècle l’image de ses fantasmes d’une vie sans attache et sans lois, d’une vie de bohème, des peintures du Caravage aux poèmes de Rimbaud et jusqu’à aujourd’hui encore dans la fantaisie des films d’Emir Kusturica. Combien de tableaux figurent ces séduisantes diseuses de bonne aventure, ces tziganes, romanichelles, bohémiennes… dans ces trois noms merveilleux, c’est une civilisation de la liberté, une éthique de l’anarchie qui se dessinait, bien loin de l’affreux terme anthropologique et presque racial de « Rom » que l’on nous impose aujourd’hui. Dans les yeux sombre de la diseuse de bonne aventure, les artistes surent toujours dessiner ce mystère dont tout individu ressent l’appel un jour ou l’autre dans sa vie, peut-être même chaque jour, et qui nous fait goûter au parfum de ce sentiment délicieux qu’est la mélancolie. Nous européens ne sommes pas simplement des occidentaux. La réussite professionnelle, l’ordre familial, la morale répressive ne sont pas nos seuls idéaux contrairement au monde puritain américain. Nous avons aussi le goût des plaisirs, des mystères et de l’imprévu, nous avons été de tout temps des hédonistes avant d’être des travailleurs, et c’est bien souvent ce qui choque si profondément les quakers, les businessmen et les suffragettes d’outre- atlantique.

La Gitane, Kees Van Dongen, 1911, Centre Pompidou, Paris
La Gitane, Kees Van Dongen, 1911, Centre Pompidou, Paris

Vous me direz sans doute que toutes les œuvres sur les roms dont je parle ont été faites par des européens. Mais justement les roms ne disent pas, ne peignent pas, ne chantent pas la bohèmes, ils la vivent. Ils sont l’antidote à l’excessive et hypocrite puritanisation de notre monde. Pourquoi ne pas d’urgence inscrire au patrimoine immatériel de l’UNESCO le mode de vie Rom qui semble avoir vocation à disparaître ? Et je vois déjà une autre critique apparaître : toutes mes remarques ne viennent que d’un esprit de bobo, bourgeois-bohème, qui fait dans l’esthétisme alors que certains Français sont confrontés quotidiennement à de graves problèmes face à ces populations. Je répondrai simplement que mon article à pour simple but de dire que si l’on peut être en colère contre les roms parce qu’ils nous pourriraient le quotidien, on tomberait dans l’illégitimité absolue et dans un racisme aveugle et insupportable en prétendant que ces populations sont étrangères à l’Europe et à notre civilisation. Elles contribuent sans doute aujourd’hui beaucoup plus à la richesse de notre continent que bien d’autres qui se content d’entretenir quotidiennement, passivement installé dans leur canapé, la sous-culture de la télévision.

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